Un siècle avant les rapports officiels sur les UAP, Charles Hoy Fort (1874-1932) révolutionnait déjà l’étude des phénomènes inexpliqués. Cet écrivain américain visionnaire a consacré sa vie à documenter méthodiquement les « données damnées » rejetées par la science officielle, fondant sans le savoir une discipline qui influence encore aujourd’hui la recherche contemporaine sur les anomalies.
Le collecteur de l’impossible
Dans les bibliothèques de New York et de Londres, Charles Fort passait ses journées à éplucher journaux, revues scientifiques et comptes-rendus officiels. Son objectif : recenser systématiquement tous les phénomènes que la science établie préférait ignorer. Pluies de grenouilles, objets volants non identifiés, téléportations spontanées, disparitions mystérieuses… Fort compilait méthodiquement ce qu’il appelait les « données damnées », ces faits troublants écartés d’un revers de main par l’orthodoxie scientifique.

Charles Fort : Le pionnier des phénomènes paranormaux inexpliqués
Son approche révolutionnaire ne consistait pas à proposer des explications, mais à documenter rigoureusement l’inexpliqué. « Je conçois un procédé par lequel on puisse être positif de quelque chose sans être dogmatique », écrivait-il, posant les bases d’une méthodologie qui résonne encore dans la recherche contemporaine.
Le « Livre des damnés » : une révolution méthodologique

Le Livre des damnés, Charles Fort
En 1919, Fort publie « Le Livre des damnés », ouvrage fondateur qui catalogue des milliers de phénomènes inexpliqués. L’impact est immédiat : Theodore Dreiser et H.P. Lovecraft saluent cette œuvre qui bouscule les certitudes scientifiques. Fort y développe sa philosophie de l’« intermédiarisme », refusant les absolus et prônant une approche nuancée des mystères du monde.
Ses trois autres ouvrages – « Nouveaux Territoires », « Lo! » et « Talents sauvages » – enrichissent ce corpus unique. C’est d’ailleurs dans « Lo! » que Fort invente le terme « téléportation », concept qui fera fortune dans la science-fiction et les études parapsychologiques.
L’héritage fortéen dans la science contemporaine
L’influence de Charles Fort dépasse largement le domaine du paranormal. L’International Fortean Organization, fondée en 1965, perpétue son approche avec le FortFest, plus ancienne conférence mondiale sur les phénomènes anomalies. Cette organisation maintient un équilibre délicat entre scepticisme méthodologique et ouverture d’esprit, attirant chercheurs académiques et passionnés.
Plus surprenant encore : la psychologie anomalistique moderne, enseignée dans des universités prestigieuses comme Edinburgh ou Goldsmiths London, adopte une démarche directement inspirée de Fort. Ces programmes étudient les expériences paranormales présumées sans présupposer leur réalité, privilégiant l’investigation rigoureuse aux explications hâtives.
Quand le Pentagone adopte l’approche fortéenne
Les récents rapports officiels sur les UAP révèlent une troublante similarité avec la méthode Fort. L’AARO (All-domain Anomaly Resolution Office) a reçu 757 nouveaux signalements entre mai 2023 et juin 2024, n’en résolvant que 118. Cette accumulation de données inexpliquées sans conclusions définitives illustre parfaitement l’approche préconisée par Fort un siècle plus tôt.
Les audiences du Congrès américain de novembre 2024 sur la transparence gouvernementale en matière d’UAP font même écho aux critiques formulées par Fort concernant l’autorité scientifique et ses zones d’ombre. L’écrivain américain aurait probablement apprécié cette ironie de l’histoire.
Un legs toujours vivant
Aujourd’hui, Fortean Times perpétue l’œuvre du maître avec plus de 14 800 exemplaires mensuels, maintenant cet équilibre délicat entre curiosité intellectuelle et rigueur méthodologique. Les récentes analyses académiques, comme « Think to New Worlds: The Cultural History of Charles Fort and His Followers » de Joshua Blu Buhs, soulignent l’actualité persistante de sa démarche.

Nouvelles terres, Charles Fort
Charles Fort n’a jamais prétendu résoudre les mystères qu’il documentait. Son génie fut de comprendre que la science progresse autant par les questions qu’elle pose que par les réponses qu’elle apporte. À l’heure où les phénomènes UAP questionnent à nouveau nos certitudes, l’héritage de ce pionnier de l’impossible n’a jamais été aussi pertinent.