Pourquoi les morts reviennent-ils dans toutes les cultures ? Ce que l’anthropologie révèle vraiment

Il n’existe pas, à ce jour, de société humaine documentée dans laquelle la possibilité que les morts reviennent ne soit pas envisagée. Cette affirmation n’est pas une provocation : c’est le constat de Grégory Delaplace, anthropologue à l’université Paris-Nanterre et spécialiste des représentations de la mort dans les cultures mongoles et au-delà, interviewé par le magazine Ça m’intéresse en février 2022. Elle pose une question que la science prend désormais très au sérieux : non pas les fantômes existent-ils ? — à laquelle la réponse scientifique est claire —, mais pourquoi l’esprit humain en produit-il universellement la représentation ? Entre anthropologie cognitive, neurosciences et philosophie du deuil, les réponses dessinent un portrait inattendu de ce que nous sommes.

Les faits : une présence attestée sur tous les continents

La croyance en des entités issues du monde des morts est documentée sur l’ensemble des continents habités et dans la quasi-totalité des cultures recensées. Les formes diffèrent radicalement : le yūrei japonais — spectre féminin aux cheveux noirs, lié à une mort violente ou à une injustice non réparée — n’a que peu à voir avec les lémures romains, esprits errants des morts sans sépulture que l’on apaisait lors des Lemuria en mai, ni avec les gui (鬼) chinois, esprits des ancêtres dont le souffle peut perturber les vivants si les rites funéraires ont été négligés, ni avec les egun yoruba, ancêtres ancestraux invoqués lors de cérémonies communautaires au Nigeria et au Bénin. En Europe celtique, la banshee irlandaise annonce la mort ; dans les traditions scandinaves médiévales, les draugar — revenants corporels — terrorisent les vivants depuis leurs tumulus.

Grégory Delaplace cite un exemple particulièrement saisissant : le village vietnamien de Cam Re, où les fantômes de soldats morts sans sépulture — américains, français, vietnamiens des deux camps — continuent d’habiter le paysage des survivants, décennie après décennie. Ce cas, étudié également par l’anthropologue Heonik Kwon dans Ghosts of War in Vietnam (Cambridge University Press, 2008), illustre comment les traumatismes collectifs non résolus se cristallisent en croyances spectrales — avec une précision géographique et historique que les seules métaphores ne suffisent pas à expliquer.

Contexte historique : des revenants aussi vieux que l’écriture

Les plus anciennes attestations textuelles de fantômes remontent aux civilisations mésopotamiennes : la tablette cunéiforme dite de l’Épopée de Gilgamesh (vers 2100 avant notre ère) évoque déjà l’ombre d’Enkidu revenant informer son ami de la condition des morts. En Égypte ancienne, le ka et le ba — deux composantes de l’âme — pouvaient s’attarder dans le monde des vivants sous certaines conditions. Les Grecs distinguaient les eidola (images des morts) des psychai (âmes proprement dites), tandis que Rome codifiait la relation aux défunts dans un calendrier rituel précis.

L’anthropologue britannique Edward Tylor, dans Primitive Culture (1871), proposait d’y voir l’origine même de la religion : selon lui, le rêve — dans lequel les morts apparaissent vivants — aurait conduit les premiers humains à postuler l’existence d’une âme séparable du corps. Cette hypothèse animiste, aujourd’hui nuancée, reste une référence fondatrice dans la discipline. Elle pointe une intuition que les sciences cognitives contemporaines ont reformulée en termes bien plus précis.

Ce que dit la science : le cerveau fabrique-t-il des fantômes ?

La réponse courte est : oui, le cerveau possède des mécanismes documentés pour produire des expériences de présence surnaturelle — sans que cela valide pour autant leur réalité ontologique.

Premier mécanisme : le biais de détection d’agentivité, que le psychologue cognitif Pascal Boyer décrit dans Et l’homme créa les dieux (Gallimard, 2001) sous l’acronyme HADD (Hyperactive Agency Detection Device). Le cerveau humain est câblé pour détecter des agents intentionnels dans son environnement — une adaptation évolutive précieuse (mieux vaut prendre un bruit pour un prédateur que l’inverse) qui génère en contrepartie de nombreux faux positifs. Les craquements, ombres et silhouettes ambiguës deviennent des présences avant même toute interprétation consciente.

Deuxième mécanisme, plus spectaculaire : en 2014, le neuroscientifique Olaf Blanke (EPFL / Université de Genève) et son équipe ont démontré que la stimulation électrique du cortex temporo-pariétal induisait chez des patients pleinement éveillés la sensation nette d’une présence derrière eux — que les patients décrivaient spontanément comme un être humain. Publiés dans Current Biology, ces résultats suggèrent qu’un mécanisme neurobiologique précis sous-tend les expériences de « fantôme senti mais non vu », rapportées dans de nombreuses traditions culturelles.

Troisième mécanisme : la paralysie du sommeil, état hypnagogique durant lequel le dormeur est conscient mais incapable de bouger, s’accompagne fréquemment d’hallucinations de présence oppressante. Des études transculturelles (Cheyne & Girard, 2004 ; Jalal et al., 2014) montrent que ce phénomène est universel — mais que son interprétation varie : incube médiéval en Europe, kanashibari au Japon, vieille sorcière en Nouvelle-Guinée. Le même événement neurologique, habillé culturellement.

Regards croisés : entre fonction sociale et réalité vécue

La distinction entre existence phénoménale et existence ontologique est ici centrale. Que le fantôme soit ou non une réalité objective, il est indiscutablement une réalité vécue et fonctionnelle dans les sociétés qui le convoquent. Grégory Delaplace insiste sur ce point : dans les cultures mongoles qu’il a étudiées, les chötgör — entités proches des démons mais distinctes des ancêtres — ne sont pas des métaphores ; ils structurent des comportements, des précautions, des rituels. Leur réalité sociale est aussi tangible que celle d’une institution juridique.

La psychologie du deuil apporte un éclairage complémentaire. L’étude fondatrice du médecin gallois W. Dewi Rees, publiée dans The British Medical Journal en 1971, documentait que entre 40 et 80 % des personnes veuves rapportaient des expériences de présence, vision ou voix du conjoint décédé dans les années suivant le décès — phénomène qu’il qualifiait de post-bereavement hallucinatory experiences. Des travaux ultérieurs ont confirmé ces chiffres dans plusieurs cultures (Castelnovo et al., 2015, Frontiers in Psychiatry). Le concept de continuing bonds, formalisé par Klass, Silverman & Nickman en 1996, a par ailleurs requalifié ces expériences : maintenir un lien symbolique avec le défunt n’est pas pathologique mais adaptatif — ce que les cultures de culte ancestral institutionnalisent depuis des millénaires.

Face à cette convergence, deux positions s’affrontent. Les sceptiques naturalistes — position du consensus scientifique — voient dans ces données la preuve que les fantômes sont des productions cérébrales universelles sans corrélat externe. Les tenants d’une lecture phénoménologique font valoir que réduire l’expérience à son substrat neurologique ne la dissout pas : la question de ce que vivent les personnes concernées reste entière, indépendamment de la question de ce qui existe.

Implications et enjeux : pourquoi cette question compte aujourd’hui

La question des revenants n’est pas un vestige archaïque en voie de disparition. Des enquêtes récentes (Ipsos, 2023) indiquent que près d’un tiers des populations des pays à haut niveau d’éducation scientifique déclarent croire aux fantômes ou avoir vécu une expérience inexpliquée de ce type. Cette persistance dans des sociétés largement sécularisées contredit l’hypothèse simple d’un recul de la croyance par substitution scientifique.

Elle pose aussi des enjeux éthiques concrets. Dans de nombreuses zones post-conflictuelles — Vietnam, Rwanda, Cambodge — les politiques de réconciliation nationale doivent composer avec des croyances spectrales enracinées. Les morts sans sépulture, les victimes non reconnues, les bourreaux non jugés : ils reviennent. Ignorer cette dimension au nom d’un rationalisme exporté constitue, selon plusieurs anthropologues, une forme d’ethnocentrisme pratique aux conséquences politiques mesurables.

Questions ouvertes : ce que nous ne savons pas encore

Existe-t-il des cultures documentées sans aucune représentation de revenant ? La littérature spécialisée ne fournit pas de contre-exemple clair, mais l’absence de documentation n’est pas une preuve d’absence. Le cas des Pirahã d’Amazonie, dont la langue et la cosmologie sont exceptionnellement pauvres en entités abstraites, mérite d’être examiné à cette aune — sans que des travaux définitifs aient tranché.

Comment articuler précisément les données de Blanke sur la stimulation corticale avec les récits culturels d’apparitions ? Y a-t-il un continuum entre la lésion temporo-pariétale, la paralysie du sommeil, le deuil aigu et le rapport chamanistique aux esprits — ou s’agit-il de mécanismes distincts convergeant vers des descriptions similaires ?

Enfin, la notion même d’universalité pose une question méthodologique : est-elle une projection du chercheur occidental qui catégorise sous le terme « fantôme » des entités que les cultures concernées ne rangent pas sous la même rubrique ? Delaplace lui-même formule sa conclusion avec soin — non pas « toutes les cultures croient aux fantômes », mais « aucune ne ferme la porte à la possibilité que les morts reviennent ». La nuance est considérable.

Conclusion

Ce que l’anthropologie révèle sur les fantômes n’est ni rassurant ni décevant : c’est vertigineux. L’universalité quasi-certaine de ces représentations dit quelque chose de fondamental sur le cerveau humain, sur sa façon de traiter la perte, de percevoir l’intentionnalité et de construire du sens face à l’irréversible. Que le yūrei japonais, le chötgör mongol, les lémures romains et le revenant du village irlandais partagent une structure cognitive commune ne les rend pas identiques — et ne tranche pas la question de leur réalité. Ce que l’enquête anthropologique et neuroscientifique accomplit, c’est déplacer le mystère : non plus les fantômes existent-ils ?, mais pourquoi une espèce entière, partout et depuis toujours, ne peut-elle s’empêcher de les voir ? À cette question, la science dispose aujourd’hui de réponses partielles, rigoureuses et profondément humaines.

Sources et références

  1. Grégory Delaplace, interview par Marion Guyonvarch — Ça m’intéresse, 23 février 2022 (mis à jour 28 février 2023)
  2. Blanke O. et al., « Neurological and Robot-Controlled Induction of an Apparition », Current Biology, 2014
  3. Heonik Kwon, Ghosts of War in Vietnam, Cambridge University Press, 2008
  4. Pascal Boyer, Et l’homme créa les dieux, Gallimard, 2001 (éd. Folio Essais)
  5. W. Dewi Rees, « The Hallucinations of Widowhood », British Medical Journal, 1971
  6. Castelnovo A. et al., « Post-bereavement hallucinatory experiences », Frontiers in Psychiatry, 2015
  7. Wikipedia FR — Article « Fantôme » (révision mars 2026)
  8. Wikipedia EN — Article « Ghost » (révision avril 2026)
  9. Wikipedia FR — Article « Paranormal » (révision avril 2026)
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