Haut dans la Cordillère Noire du département d’Áncash, une montagne battue par le vent porte une énigme discrète : une rangée de « boîtes » de pierre parfaitement taillées, alignées le long d’une crête, leurs lourds couvercles renversés à côté d’elles. Les archéologues y lisent une occupation inca ordinaire ; la presse péruvienne et une nouvelle génération d’explorateurs, un site bien plus ancien et bien plus troublant. Entre ce qui est établi et ce qui ne l’est pas, ENIGMA-RESOLVE fait le tri.
Avant d’entrer dans le récit, une précaution qui gouverne tout ce qui suit. Ce dossier tient soigneusement séparés trois registres d’information qu’on a trop souvent tendance à mélanger. Il y a d’abord les faits établis, appuyés sur des travaux archéologiques universitaires et sur la presse nationale péruvienne. Il y a ensuite les observations de terrain, rapportées par des visiteurs et des vidéastes, que nous traitons comme des témoignages et non comme des vérités démontrées. Il y a enfin les hypothèses, que nous exposons pour ce qu’elles sont — des pistes ouvertes, jamais des conclusions. Cette hiérarchie n’est pas un ornement : c’est la condition pour parler d’un site aussi mal étudié sans céder ni au sensationnalisme ni au dédain.
Un lieu, deux noms, une confusion à dissiper
Le site répond à deux orthographes, Cajarumi et Caja Rumi, dont la seconde trahit l’origine : en quechua, rumi signifie « pierre ». La presse péruvienne mentionne également une appellation locale plus rare, Muchka Rumi. Ces variations ne sont pas anodines : elles racontent un lieu que personne ne nomme tout à fait de la même façon, parce que personne, ou presque, ne l’a vraiment étudié.
Géographiquement, Cajarumi se dresse sur le Cerro Atun Irca, une hauteur qui chevauche la frontière de deux districts, celui de Pamparomás, dans la province de Huaylas, et celui de Jimbe, rattaché à Cáceres del Perú. Cette situation à cheval sur deux juridictions explique une bonne part des contradictions que l’on rencontre d’une source à l’autre : selon qu’un journaliste ou un guide se place d’un versant ou de l’autre, il rattachera le site à Pamparomás ou à Jimbe, aux hameaux de Llacta ou de Cosma. Il ne s’agit pas de sites différents, mais d’un seul et même ensemble décrit depuis des points d’accès distincts.
L’altitude, elle non plus, ne fait pas immédiatement consensus, mais les sources les plus sérieuses convergent. La presse péruvienne, agence de presse d’État Andina en tête, place le site entre 3 600 et 3 700 mètres. Les relevés d’explorateurs qui évoquent « plus de 4 000 mètres » paraissent, à la lumière de ces données concordantes, exagérés ; quant aux quelque 2 500 mètres cités par les publications archéologiques, ils désignent en réalité le village de Cosma, situé plus bas, et non la crête où reposent les boîtes.
Y parvenir n’a rien d’une promenade, et cet isolement explique pour partie pourquoi le lieu a si longtemps échappé à l’attention. Aucune route ne dessert directement le site. Depuis la ville côtière de Chimbote, il faut d’abord rejoindre Jimbe, une heure et demie de trajet environ, puis embarquer dans un véhicule qui grimpe jusqu’au hameau de Cosma. De là, ce sont encore au moins deux heures de piste, suivies d’une ascension finale d’une trentaine de minutes à pied. Sur place, les habitants des hauteurs se proposent volontiers comme guides — un service qu’il vaut mieux accepter, tant le terrain est ingrat et non signalisé.
Ce que dit l’archéologie : Cajarumi dans le complexe de Cosma
Contrairement à l’image d’un monument surgi de nulle part, Cajarumi n’est pas isolé : il constitue l’un des éléments du complexe archéologique de Cosma, un ensemble étudié depuis 2013 dans le cadre du Cosma Archaeological Project, aussi désigné sous le sigle PADCA. Ce programme est co-dirigé par l’archéologue américaine Kimberly Munro, qui a consacré à ce complexe la thèse soutenue en 2018 à la Louisiana State University.
Les travaux menés sur place, entre 2014 et septembre 2016, se sont concentrés sur trois tertres cérémoniels — Kareycoto, le principal, ainsi qu’Ashipucoto et Kunka — et sur une structure de crête de type forteresse, Iglesia Hirca. La profondeur temporelle du site est considérable : le tertre de Kareycoto remonterait aux environs de 2900 avant notre ère, à une époque où la poterie n’était pas encore répandue dans les Andes. Autrement dit, une occupation humaine s’est maintenue dans ce paysage pendant des millénaires, ce qui n’a rien d’anecdotique pour comprendre la densité de vestiges que l’on y rencontre.

C’est ici qu’intervient une nuance décisive, souvent perdue dans les récits populaires. Dans la littérature scientifique, « Caja Rumi » ne désigne pas les fameuses boîtes de pierre, mais une occupation inca tardive, datée des XVe et XVIe siècles, établie sur une crête qui domine Ashipucoto. Munro y a relevé de grands blocs, des terrasses anciennes, des murs domestiques et de la pierre taillée caractéristique du savoir-faire inca. En clair : la partie du site que les archéologues nomment Caja Rumi est une installation relativement récente, distincte des tertres véritablement anciens du complexe.
Le point qui change tout. Les archéologues n’ont jamais fouillé ni daté les « boîtes de pierre » elles-mêmes. Leurs conclusions portent sur l’occupation inca de la crête, pas sur les cavités taillées qui font la réputation du lieu. L’âge réel de ces boîtes, l’identité de ceux qui les ont creusées et la fonction qu’elles remplissaient demeurent, faute d’étude dédiée, des questions ouvertes. Tout le reste de ce dossier découle de ce vide documentaire.
Ce que l’on observe sur la crête
Les descriptions rapportées par les visiteurs — notamment la fiche du site sur The Megalithic Portal —, qu’il faut prendre pour ce qu’elles sont, des témoignages non validés par des spécialistes, se recoupent avec une constance qui mérite qu’on s’y arrête. Le sommet de la crête est occupé par des rangées de grands blocs arrondis, chacun évidé d’une cavité à section carrée : ce sont ces creux réguliers qui ont valu au site son nom de « boîtes ». À proximité gisent de larges dalles interprétées comme les couvercles qui les fermaient autrefois, aujourd’hui déplacés et endommagés.
Ce qui frappe les observateurs, au-delà des cavités elles-mêmes, ce sont les lignes de découpe qui parcourent certains blocs. Rectilignes, se terminant parfois en pointes triangulaires, elles donnent l’impression que la roche s’est fendue proprement le long de tracés voulus. À cela s’ajoutent des zones souterraines, aux murs partiellement ensevelis, et une altération générale de la pierre si prononcée qu’elle témoigne, à tout le moins, d’une grande ancienneté d’exposition aux éléments.
Un détail, exhumé de la presse régionale, ajoute une touche presque sensorielle au tableau. Dès 1988, un chroniqueur de Radio Nacional rapportait que les cavités, lorsqu’on les frappait, rendaient un son creux, comme une caisse vide, et qu’elles se remplissaient d’eau après les pluies. Ce dernier point, le remplissage saisonnier, n’a rien d’un détail folklorique : les reportages récents le confirment et décrivent des cavités transformées, à la saison humide, en « miroirs » d’eau. Nous verrons qu’il pèse lourd dans l’interprétation du site.
Une notoriété plus ancienne que ne le laissent croire les vidéos
On pourrait croire, à suivre les réseaux sociaux, que Cajarumi vient d’être « découvert » par quelques vidéastes en quête de mystères. La réalité est plus nuancée. La presse péruvienne documente le site depuis au moins 2019, et pas dans des publications marginales : c’est l’agence de presse d’État Andina, relayée par le quotidien La Industria de Trujillo, qui présentait alors Caja Rumi comme un « circuit de boîtes de pierre taillées il y a des milliers d’années », dans le cadre d’une opération de promotion touristique menée conjointement par les districts de Jimbe et de Pamparomás.
C’est de cette couverture, et non d’un quelconque acte officiel, que provient le chiffre régulièrement cité de huit boîtes — parfois porté à « huit ou neuf » par les articles plus récents. Cette généalogie du chiffre est importante : elle explique pourquoi on le retrouve partout, répété de source en source, sans qu’aucune n’en désigne jamais l’origine documentaire précise. Un nombre peut circuler longtemps et largement sans être pour autant adossé à une vérification.
Une mise en garde nécessaire. Les fonctions que la presse prête à Cajarumi — culte de l’eau, offrandes aux Apus ces montagnes tenues pour sacrées, sacrifices rituels, observation du ciel, ingénierie hydraulique — relèvent toutes de l’hypothèse, jamais du fait démontré. Tant qu’aucune fouille n’aura porté spécifiquement sur les boîtes, aucune de ces lectures ne peut être tenue pour acquise. Qu’une hypothèse revienne dans dix articles ne la rend pas plus vraie : elle la rend seulement plus répandue.
Deux lectures d’un même lieu
Toute la difficulté — et tout l’intérêt — de Cajarumi tient dans l’écart entre deux façons de regarder le même ensemble de pierres. Les deux s’accordent sur les faits matériels que l’on peut photographier : il y a bien des blocs, des cavités carrées, des couvercles, une altération marquée. Mais elles divergent radicalement dès qu’il s’agit de dater ces éléments et de leur assigner une fonction.
D’un côté, la lecture archéologique, prudente et documentée, rattache la crête à une occupation inca tardive et n’affirme rien qu’elle n’ait pu observer en fouille. De l’autre, la lecture véhiculée par la presse et les explorateurs voit dans les boîtes un ouvrage possiblement préincaïque, bien antérieur donc, et leur prête des fonctions élaborées. Le tableau ci-dessous met ces deux regards face à face — non pour trancher, mais pour rendre visible exactement où passe la ligne de partage.
| Lecture archéologique (établie) | Lecture presse / « mégalithique » |
|---|---|
| Occupation inca tardive installée sur une crête | Boîtes d’origine possiblement préincaïque, bien plus anciennes |
| Blocs, terrasses, murs domestiques, pierre taillée inca | Huit à neuf cavités carrées et leurs couvercles, se remplissant d’eau |
| Fonction : habitat et aménagement de crête inca | Fonctions avancées : culte de l’eau, funéraire, astronomie, hydraulique |
| Publiée et datée par la fouille | Jamais fouillée sous cet angle ; aucune datation publiée |
Ce que l’on peut poser comme solide se résume à peu de choses, mais ces peu de choses sont réelles : l’existence des cavités et de leurs couvercles, attestée par des photographies, des vidéos et une couverture de presse remontant à 2019 ; la localisation sur le Cerro Atun Irca ; l’altitude d’environ 3 600 à 3 700 mètres ; le remplissage d’eau à la saison des pluies ; et, plus largement, une présence humaine ancienne et continue dans la région. En revanche, ce qui manque est précisément ce qui compte le plus : aucune fouille, aucune datation ne portent sur les boîtes elles-mêmes. Leur âge, leurs bâtisseurs et leur usage restent, à ce jour, du domaine de la conjecture.
Les hypothèses, nommées pour ce qu’elles sont
Puisque le terrain scientifique se dérobe, place aux hypothèses — à condition de les tenir fermement pour telles. Celles qui suivent circulent dans la presse, dans l’archéologie régionale et dans la sphère de l’exploration mégalithique. Aucune n’a été validée par une étude dédiée. Nous les présentons donc comme autant de pistes à explorer, chacune assortie de ce qui la rend plausible et de ce qui lui manque encore pour convaincre.

La première possibilité, largement reprise par la presse, veut que les boîtes soient d’origine préincaïque, les Incas n’ayant fait que réoccuper un lieu déjà façonné avant eux. L’idée n’a rien d’absurde au regard de l’ancienneté du complexe de Cosma, mais elle bute sur un obstacle simple : en l’absence de toute datation indépendante des cavités, rien ne permet de l’établir.
La deuxième piste, sans doute la plus fréquemment avancée, associe les boîtes à une fonction rituelle liée à l’eau. Le fait que les cavités se remplissent à la saison des pluies pour former des sortes de miroirs alimente une lecture cérémonielle : culte de l’eau, offrandes déposées à l’intention des Apus, ces montagnes sacrées de la cosmologie andine. Cette convergence est réelle, mais il faut y insister — c’est une convergence d’hypothèses, non de preuves. Aucune fouille ne l’a jamais confirmée.
Une troisième lecture, non exclusive de la précédente, oriente vers une fonction funéraire ou sacrificielle. Les cavités auraient pu servir de mausolées de pierre, de tombes réservées à des personnages de haut rang, voire de réceptacles pour des capacochas, ces rites incas qui incluaient des sacrifices. L’hypothèse s’accorde avec le classement du site en « tombe rupestre » retenu par certaines bases de données, mais elle demande, elle aussi, à être éprouvée par la fouille : la présence — ou l’absence — de restes humains y serait décisive.
Viennent ensuite deux pistes plus techniques, et plus fragiles. Certains évoquent une fonction astronomique, par analogie avec le site voisin de Chankillo, en Áncash, dont la vocation d’observation céleste est, elle, avérée. D’autres, à la suite de l’ingénieur local Franklin Escobedo, imaginent une maquette hydraulique gravée dans le granite, destinée à mesurer précipitations et débits. Ingénieuses, ces propositions demeurent purement théoriques, faute du moindre relevé qui viendrait les soutenir.
Restent enfin les hypothèses les plus spectaculaires, et les moins étayées. L’idée d’une technologie de découpe perdue, inspirée par la « précision » des lignes triangulaires, se heurte à une explication prosaïque : l’altération et la fracturation naturelles du granite peuvent parfaitement imiter des coupes délibérées. Le prétendu magnétisme de la roche, souvent cité, n’a jamais fait l’objet de la moindre mesure au magnétomètre — un simple appareil de terrain suffirait à trancher. Quant aux parallèles avec l’Égypte ou d’autres foyers mégalithiques, que l’on brandit pour suggérer une origine commune, ils ne reposent que sur des ressemblances visuelles, sans le moindre indice matériel d’un contact entre ces civilisations.
Statut officiel : ce que nous avons pu vérifier
Une affirmation, née sur les réseaux et reprise dans plusieurs vidéos, mérite un examen spécifique : le Pérou aurait « officiellement reconnu » huit boîtes à Cajarumi. Nous avons cherché à la vérifier, et le résultat est net. Aucune déclaration de « Patrimoine culturel de la Nation », l’instrument par lequel l’État péruvien classe ses biens patrimoniaux, n’a pu être documentée pour ce site. Le nombre de huit boîtes est bien attesté par la presse depuis 2019, mais il relève de la description touristique, non d’un acte administratif ; aucune source ne cite de résolution ministérielle de classement.
Ce que l’on trouve, en revanche, ce sont des appels — celui de l’ingénieur Escobedo réclamant que l’Institut National de Culture se saisisse du dossier, et même qu’il soit soumis à l’UNESCO. Mais un appel n’est pas une reconnaissance : c’est un souhait resté sans suite officielle. Les chercheurs régionaux ne disent pas autre chose lorsqu’ils déplorent le faible niveau d’étude scientifique des nombreux sites de la province de Huaylas. Cajarumi est, à cet égard, emblématique d’un patrimoine abondant et négligé.
Ce qu’il faudrait pour trancher
Le paradoxe de Cajarumi est qu’il ne demanderait, pour livrer une bonne part de ses secrets, que des méthodes archéologiques éprouvées. Une datation absolue, obtenue à partir de charbons en contexte ou par luminescence sur les sédiments qui ensevelissent les murs souterrains, réglerait la question centrale de l’âge. Une fouille stratigraphique des cavités dirait si elles ont accueilli des dépôts, des restes humains ou du mobilier, et départagerait ainsi les hypothèses funéraire et rituelle.

Une analyse des traces d’outils, couplée à une étude pétrographique du granite, permettrait de distinguer ce qui relève d’une découpe humaine de ce qui n’est que fracturation naturelle — et de clore, dans un sens ou dans l’autre, le débat sur la « précision » des lignes. Un relevé d’orientation rigoureux, associé au suivi du remplissage d’eau au fil des saisons, testerait sérieusement les lectures astronomique et hydraulique. Une simple mesure au magnétomètre, enfin, suffirait à confirmer ou à écarter l’allégation de magnétisme qui court d’article en article. Il resterait à interroger directement le Ministère de la Culture péruvien sur le statut réel du site et sur l’inventaire effectif de ses cavités.
Aucune de ces opérations n’exige de moyens hors de portée. C’est bien ce qui rend l’absence d’étude si frustrante : le mystère de Cajarumi n’est pas insoluble, il est simplement irrésolu.
En un mot. Cajarumi existe, et ses boîtes de pierre avec lui : cela, c’est établi. Ce qui ne l’est pas — leur âge, leurs bâtisseurs, leur fonction —, aucune fouille ne l’a jamais tranché. Entre l’occupation inca que documentent les archéologues et le site « d’avant les Incas » que racontent les explorateurs, l’écart n’est pas comblé par des preuves, mais par des hypothèses. Les désigner comme telles n’appauvrit pas le mystère : cela lui rend sa juste mesure, et laisse la porte ouverte à ceux qui, un jour, iront enfin creuser.
Sources
Sources universitaires. Popular Archeology, articles « Uncovering the Mysteries / Secrets of Cosma » et « Early States in the Andes, Part 2 », rendant compte des travaux de Kimberly Munro ; School for Advanced Research, notice consacrée à Kimberly Munro ; New Mexico Highlands University et Academia.edu, pour la thèse soutenue à la Louisiana State University en 2018.
Presse péruvienne. Agencia Andina (18 novembre 2019) ; La Industria, Trujillo (18 novembre 2019) ; Ciudadano News (19 mai 2026) ; Ediciones Región (mai 2026) ; Franklin Macdonald Escobedo, blog de Pamparomás (2005) ; El Inca / elincape.com (2020-2021).
Sources de terrain et vidéo. The Megalithic Portal, fiche « Cajarumi » (novembre 2025) ; plusieurs vidéos d’exploration diffusées sur YouTube entre mai et juin 2026, citées d’après leurs descriptions publiques, leur contenu audiovisuel n’ayant pu être visionné.
Éléments non vérifiés à ce jour : le statut patrimonial officiel du site, la datation des boîtes, l’identité de leurs bâtisseurs et le magnétisme allégué de la roche.