L'hypothèse silurienne
L’« hypothèse silurienne » est une expérience de pensée scientifique proposée en 2018 par le climatologue Gavin A. Schmidt (directeur du NASA Goddard Institute for Space Studies) et l’astrophysicien Adam Frank (Université de Rochester) dans la revue International Journal of Astrobiology (Cambridge University Press). Elle ne prétend pas qu’une civilisation industrielle a existé sur Terre avant la nôtre. Elle pose une question méthodologique précise : si une telle civilisation avait existé il y a plusieurs millions d’années, en resterait-il aujourd’hui des traces détectables dans le registre géologique ?
La réponse des auteurs est nuancée : des artefacts physiques (bâtiments, objets) auraient presque certainement disparu, mais une empreinte chimique pourrait subsister — sans pour autant être facilement distinguable d’événements naturels connus.
1. Origine et contexte de l’hypothèse
L’article fondateur s’intitule « The Silurian hypothesis: would it be possible to detect an industrial civilization in the geological record? » Il a été soumis le 11 octobre 2017, accepté le 25 février 2018 et publié en ligne le 16 avril 2018 dans le volume 18 (pp. 142-150) de l’International Journal of Astrobiology, sous la référence DOI : 10.1017/S1473550418000095. Un préprint est disponible sur arXiv (1804.03748).
Le nom « silurien » n’a aucun rapport rigoureux avec la période géologique du Silurien (env. -443 à -419 Ma). Il est emprunté à une race fictive de reptiloïdes intelligents apparue en 1970 dans la série britannique Doctor Who — un clin d’œil revendiqué par les auteurs, qui notent eux-mêmes que les « Siluriens » de la fiction sont en réalité situés à l’Éocène et non au Silurien.
Schmidt et Frank précisent d’emblée leur position : « Bien que nous doutions fortement qu’une civilisation industrielle ait existé avant la nôtre, poser la question de manière formelle et expliciter à quoi pourraient ressembler des preuves d’une telle civilisation soulève des questions utiles, à la fois pour l’astrobiologie et pour les études sur l’Anthropocène. » (Schmidt & Frank, 2018, p. 148).
L’hypothèse a donc deux finalités déclarées :
- Astrobiologique : aider à définir ce qu’on cherche réellement quand on parle de « technosignatures » sur d’autres planètes.
- Climatologique : mieux comprendre ce que notre propre civilisation laissera dans les strates, par contraste avec les perturbations naturelles passées.
2. Le problème de la conservation : pourquoi les artefacts disparaissent
Le premier argument des auteurs est d’ordre taphonomique et géologique. La civilisation humaine industrielle, au sens strict (capacité à exploiter des sources d’énergie externes à l’échelle globale), n’a qu’environ 300 ans. L’humanité moderne (Homo sapiens) ne représente qu’environ 300 000 ans, soit 0,0007 % de l’histoire de la Terre (~4,54 milliards d’années).
Plusieurs facteurs rendent improbable la conservation d’artefacts à l’échelle de plusieurs millions d’années :
- L’érosion efface progressivement les structures de surface.
- La tectonique des plaques recycle la croûte océanique : très peu de surface actuelle était exposée avant le Quaternaire (-2,58 Ma).
- La fossilisation est un phénomène rare : la grande majorité des organismes vivants ne laisse aucune trace.
- L’urbanisation humaine actuelle ne couvre qu’environ 1 % des terres émergées. Une civilisation antérieure d’extension comparable laisserait donc une fraction infime de la surface concernée.
Conclusion : retrouver une « ville fossile » ou un objet manufacturé daté de plusieurs millions d’années est statistiquement quasi-exclu. Les auteurs estiment qu’il faut chercher non des objets, mais des signatures chimiques et isotopiques.
3. L’empreinte de l’Anthropocène comme grille de lecture
Schmidt et Frank inventorient ce que notre propre civilisation est en train d’inscrire dans les sédiments — l’empreinte de l’Anthropocène — et se demandent si un signal équivalent serait identifiable dans des strates plus anciennes.
Les marqueurs principaux qu’ils retiennent sont :
3.1 Anomalies isotopiques du carbone
La combustion massive de combustibles fossiles libère du carbone d’origine biologique, riche en isotope léger ¹²C par rapport au ¹³C. Le résultat est une diminution mesurable du rapport ¹³C/¹²C dans l’atmosphère, les océans et les sédiments — ce que les géochimistes appellent un Carbon Isotope Excursion (CIE) négatif. C’est l’« effet Suess ».
3.2 Anomalies sédimentaires et métaux
Concentration anormale de certains métaux (plomb, mercure, platinoïdes), de cendres, de plastiques transformés, de nitrates issus de la fixation industrielle (procédé Haber-Bosch).
3.3 Radionucléides artificiels
Les essais nucléaires depuis 1945 ont injecté dans l’environnement des isotopes (plutonium-239, césium-137, etc.) dont certains, comme le plutonium-244 (demi-vie ~80,8 millions d’années), pourraient théoriquement persister sur des échelles géologiques. Le plutonium ne se forme par aucun processus naturel terrestre connu : sa présence dans une strate serait, en principe, un indicateur très spécifique.
3.4 Composés organiques synthétiques persistants
Plastiques, perfluorés (PFAS), stéroïdes synthétiques. Leur persistance à l’échelle de millions d’années dans les sédiments marins reste, selon les auteurs eux-mêmes, mal contrainte — c’est l’un de leurs principaux axes de recherche recommandés.
3.5 Variations brusques de température
Un réchauffement rapide d’origine industrielle laisse une signature dans le δ¹⁸O des carbonates marins et dans la composition des assemblages fossiles.
4. Le PETM : l’analogue géologique naturel
Pour tester la robustesse de leur grille, Schmidt et Frank examinent des événements anciens présentant des signatures comparables à celles attendues d’une perturbation industrielle. Le cas le plus discuté est le Maximum Thermique du Passage Paléocène-Éocène (PETM).
Caractéristiques du PETM :
- Daté autour de 55,9 millions d’années (limite Paléocène-Éocène).
- Durée : environ 100 000 à 200 000 ans.
- Réchauffement global moyen de 5 à 8 °C.
- Excursion isotopique négative du carbone (CIE) de 3 à 6 ‰ dans les enregistrements marins et continentaux.
- Acidification des océans.
- Extinction massive de foraminifères benthiques profonds.
Le PETM est donc, sur le papier, étrangement compatible avec ce que pourrait laisser une civilisation industrielle ayant consommé d’énormes quantités de carbone fossile en peu de temps. C’est précisément cette ressemblance qui fait du PETM un cas d’école pour la discussion.

Cependant — et c’est essentiel — la communauté scientifique attribue aujourd’hui le PETM à des causes naturelles plausibles : volcanisme massif lié à la Province Magmatique Nord-Atlantique (NAIP), déstabilisation des hydrates de méthane sous-marins, ou combinaison des deux. Des estimations récentes parlent de >10 000 Gt de carbone libérées par le NAIP. La cinétique de libération du carbone au PETM (de l’ordre de milliers d’années pour la phase principale) reste également beaucoup plus lente que l’injection anthropique actuelle (environ 10 Gt de C/an aujourd’hui).
Schmidt et Frank ne soutiennent donc pas que le PETM soit d’origine industrielle. Ils l’utilisent comme étalon pour montrer que distinguer un signal anthropique d’un signal naturel à 50 millions d’années de distance serait extrêmement difficile.
D’autres événements évoqués dans leur article incluent diverses anoxies océaniques du Mésozoïque (OAE), le maximum thermique de l’Éocène moyen (MECO) et plusieurs hyperthermaux mineurs.
5. Tests proposés et pistes de recherche
L’article ne se contente pas de poser la question. Schmidt et Frank suggèrent plusieurs tests qui pourraient, dans le futur, permettre de discriminer une origine industrielle d’une origine naturelle :
- Étude de la persistance des composés synthétiques dans les sédiments marins profonds.
- Recherche d’anomalies de radionucléides à très longue demi-vie (plutonium-244, certains transuraniens).
- Analyse fine du rapport ¹³C/¹²C dans les fenêtres temporelles où la cinétique de libération du carbone semble anormalement rapide.
- Recherche d’anomalies de métaux spécifiques à une métallurgie avancée.
- Exploration de la Lune et de Mars, où l’absence de tectonique et d’érosion atmosphérique pourrait, en théorie, mieux conserver d’éventuels artefacts laissés par une civilisation antérieure (terrestre ou non).
Sur ce dernier point, les auteurs restent prudents : ils ne formulent pas de prédiction.
6. Ce que l’hypothèse silurienne n’est pas
Cette précision est capitale, car l’hypothèse silurienne est très fréquemment déformée dans le discours public et sur les réseaux sociaux.
L’hypothèse silurienne n’est pas :
- une affirmation qu’une civilisation pré-humaine a existé ;
- une caution scientifique aux récits d’Atlantide, de Mu, de Lémurie ou autres civilisations perdues postulées par des courants ésotériques ;
- un soutien à la thèse des « anciens astronautes » ou à l’hypothèse cryptoterrestre des OVNIs ;
- une réinterprétation du registre fossile pour y trouver des dinosaures intelligents ou des reptiloïdes ;
- une preuve indirecte que les pyramides, Göbekli Tepe ou tout autre site archéologique seraient l’œuvre d’une civilisation antédiluvienne avancée.
Schmidt et Frank insistent : « L’hypothèse silurienne ne peut être considérée comme probable au seul motif qu’aucune autre idée valide ne se présente. » (Schmidt & Frank, 2018, p. 148). Ils ajoutent qu’on pourrait facilement ajuster n’importe quelle observation à une civilisation imaginaire, de manière essentiellement infalsifiable — ce qui violerait le critère poppérien fondamental.
L’article a néanmoins été abondamment récupéré, à tort, par des courants pseudoscientifiques, ce que les auteurs et plusieurs commentateurs (notamment sur le blog RealClimate tenu par Schmidt lui-même) ont publiquement déploré.
7. Réception scientifique et débats
L’article a reçu un accueil globalement favorable comme exercice méthodologique. Il a été cité comme contribution utile aux études sur les technosignatures (recherche SETI au sens élargi) et à la réflexion sur la durée de vie attendue des civilisations techniques.
Des prolongements existent :
- Lingam et Loeb (2020) ont étendu l’analyse en discutant les contraintes d’ingénierie laissées de côté par Schmidt et Frank.
- Plusieurs travaux ultérieurs en astrobiologie et paléoclimatologie ont repris le cadre pour discuter ce qu’une « biosignature complexe » versus une « technosignature » devrait avoir comme caractéristiques.
- Le concept a été intégré à la littérature sur l’Anthropocène comme outil pédagogique.
Les critiques académiques portent essentiellement sur :
- Le caractère non falsifiable dans l’état actuel des données.
- L’incomplétude structurelle du registre géologique, qui rend toute conclusion négative aussi peu robuste qu’une conclusion positive.
- La difficulté de définir opérationnellement une « civilisation industrielle » non humaine (qui pourrait, par hypothèse, avoir suivi une trajectoire énergétique totalement différente — non fossile, par exemple).
8. Pourquoi cette hypothèse importe pour l’Anthropocène
Au-delà de l’expérience de pensée, le résultat le plus dérangeant de l’article est presque inversé par rapport à la question initiale : notre propre civilisation, vue depuis 50 millions d’années dans le futur, pourrait n’apparaître que comme une fine couche sédimentaire de quelques centimètres, marquée par une excursion isotopique du carbone, un pic de métaux lourds et de radionucléides, peut-être indiscernable à première vue d’un événement naturel comme le PETM.
Cette mise en perspective sert un objectif clair chez Schmidt, qui dirige l’un des principaux laboratoires de modélisation climatique de la NASA : rappeler la brièveté potentielle des civilisations industrielles et l’invisibilité géologique de ce qui, pour nous, constitue l’essentiel de notre identité technique.
9. Conclusion
L’hypothèse silurienne est, au sens strict, une hypothèse scientifique sur la détectabilité, pas sur l’existence. Elle ne dit pas qu’il y a eu une civilisation avant la nôtre. Elle dit que si nous voulons en chercher une — ici ou ailleurs — nous devons d’abord savoir ce que nous cherchons, et que la réponse est probablement plus subtile que « des ruines ».
Son intérêt pour les domaines couverts par ENIGMA-RESOLVE est triple :
- Elle constitue un modèle de rigueur : une question habituellement traitée par la pseudoscience est ici reformulée avec les outils de l’astrobiologie et de la paléoclimatologie.
- Elle clarifie une frontière épistémologique : ce qui distingue une hypothèse falsifiable (et donc scientifique) d’une spéculation infalsifiable.
- Elle ouvre des pistes de recherche concrètes sur les technosignatures, applicables à la fois aux strates terrestres anciennes et aux corps planétaires voisins.
Aucune preuve, à ce jour, ne soutient l’existence d’une civilisation industrielle pré-humaine sur Terre. Mais l’absence de preuves n’est pas la preuve de l’absence et nous restons ouvert à toute découverte à venir .
Sources
- Schmidt, G. A. & Frank, A. (2018). The Silurian hypothesis: would it be possible to detect an industrial civilization in the geological record? International Journal of Astrobiology, vol. 18, pp. 142-150. DOI : 10.1017/S1473550418000095. Préprint arXiv : 1804.03748. https://www.cambridge.org/core/journals/international-journal-of-astrobiology/article/silurian-hypothesis-would-it-be-possible-to-detect-an-industrial-civilization-in-the-geological-record/77818514AA6907750B8F4339F7C70EC6
- Schmidt, G. A. (2018). The Silurian Hypothesis. RealClimate, 17 avril 2018. https://www.realclimate.org/index.php/archives/2018/04/the-silurian-hypothesis/
- MIT Technology Review (2018). If we weren’t the first industrial civilization on Earth, would we ever know? https://www.technologyreview.com/2018/04/20/143758/
- Wikipédia (consulté en mai 2026). Paleocene–Eocene Thermal Maximum. https://en.wikipedia.org/wiki/Paleocene%E2%80%93Eocene_thermal_maximum
- Wikipédia (consulté en mai 2026). Silurian hypothesis. https://en.wikipedia.org/wiki/Silurian_hypothesis
- Pogge von Strandmann, P. A. E. et al. Lithium isotope evidence for enhanced weathering and erosion during the Paleocene-Eocene Thermal Maximum. Science Advances. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC8519576/
- Babila, T. L. et al. Surface ocean warming and acidification driven by rapid carbon release precedes Paleocene-Eocene Thermal Maximum. Science Advances. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC8926327/
- Wright, J. D. & Schaller, M. F. (2013). Evidence for a rapid release of carbon at the Paleocene-Eocene thermal maximum. PNAS. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1309188110
- Cohen, R. (2020). The Silurian Hypothesis. The Paris Review, 23 janvier 2020. https://www.theparisreview.org/blog/2020/01/23/the-silurian-hypothesis/
- Nautilus / Nautil.us (2026). Could an Industrial Civilization Have Predated Humans on Earth? https://nautil.us/could-an-industrial-civilization-have-predated-humans-on-earth-352964
Passionnante hypothèse qui mérite que l’on y consacre davantage de temps. Un dossier d’étude approfondie sur les technosignatures géologiques verra le jour prochainement. C’est à suivre et c’est passionnant.