Un simple catalogue photographique de la CIA datant de 1952 mentionne un « temple sous le Sphinx » et relance soixante-quatorze ans plus tard les spéculations sur une chambre secrète souterraine. Entre prophéties psychiques d’Edgar Cayce, anomalies géophysiques détectées par radar et refus des autorités égyptiennes d’autoriser les fouilles, le plateau de Gizeh maintient son statut de terrain de confrontation entre archéologie scientifique et quêtes alternatives.
Le document CIA-RDP83-00423R000100200001-7, déclassifié et disponible dans la salle de lecture FOIA de l’agence, ne contient rien de spectaculaire : un inventaire photographique administratif de 1952 répertoriant des clichés d’Égypte. Pourtant, la mention lapidaire « Temple under Sphinx » a suffi à enflammer l’écosystème de l’archéologie alternative en mai 2026. Cette référence archivistique ravive les légendes tenaces d’une Chambre des Archives cachée sous le monument le plus énigmatique de Gizeh, là où Edgar Cayce prédisait que reposaient les ultimes témoignages de l’Atlantide.
Le temple connu depuis 1936
L’explication la plus prosaïque reste la plus probable. Entre 1925 et 1936, l’ingénieur français Émile Baraize a dégagé le Sphinx des tonnes de sable qui l’ensevelissaient et a mis au jour le temple du Sphinx de l’Ancien Empire, daté d’environ 2500 avant notre ère. Ce sanctuaire en calcaire et granit rose se trouve effectivement « sous » le niveau du monument, au pied de la structure. Les photographes de la CIA en mission documentaire auraient simplement catalogué ce site déjà connu des égyptologues. Aucun document d’opération classifiée n’accompagne cette référence photographique de routine.
Zahi Hawass, figure historique des antiquités égyptiennes, a déclaré sans ambiguïté qu’aucune Chambre des Archives n’a jamais été découverte près du Sphinx. Le Conseil suprême égyptien des antiquités maintient depuis des décennies une position ferme : les processus d’approbation rigoureux protègent les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO contre les investigations potentiellement dommageables. Les autorités n’ont émis aucun commentaire officiel sur la résurgence médiatique du document de 1952.
Les prophéties persistantes d’Edgar Cayce
Edgar Cayce, le « prophète dormant » américain, a affirmé dans les années 1930 qu’une chambre secrète sous la patte droite du Sphinx renfermait les archives complètes de l’Atlantide. Ces documents détailleraient l’histoire de la civilisation depuis ses origines jusqu’à sa destruction finale vers 10 000 avant notre ère. Cayce prédisait la découverte de ce trésor entre 1996 et 1998. L’échec de cette prophétie n’a pas éteint l’espoir de ses disciples.
L’Association for Research and Enlightenment (A.R.E.), fondée par Cayce en 1931, finance encore quatre expéditions annuelles en Égypte, à Bimini et au Yucatan pour chercher les trois Chambres des Archives qu’auraient cachées les survivants atlantes. Les demandes d’excavation sous la patte du Sphinx ont été refusées à de nombreuses reprises par les autorités égyptiennes. La vision psychique se heurte aux garde-fous de l’archéologie institutionnelle.
Anomalies géophysiques sous le plateau
Les études géophysiques modernes détectent pourtant des structures souterraines intrigantes. Le sismologue Thomas Dobecki a identifié dans les années 1990 une série de cavités rectangulaires de chaque côté du Sphinx et entre ses pattes. En 1997, Joe Jahoda et le Dr Joseph Schor ont révélé par sismologie un espace apparemment vide sous la patte, avec des angles à 90 degrés et des proportions rectangulaires « parfaites » suggérant une construction artificielle plutôt qu’une cavité naturelle.
Plus spectaculaire encore, une équipe italienne dirigée par l’Université de Pise a utilisé en avril 2026 la tomographie Doppler SAR et l’apprentissage automatique pour détecter un complexe souterrain de deux kilomètres sous la pyramide de Khéphren. Les chercheurs affirment avoir révélé des chambres atteignant 648 mètres de profondeur, deux salles cubiques massives d’environ 80 mètres de largeur et des tunnels horizontaux connectant les trois principales pyramides de Gizeh. Des chercheurs italiens et écossais prétendent même avoir découvert un second Sphinx sous le plateau.
Le professeur Lawrence Conyers de l’Université de Denver tempère l’enthousiasme. Il qualifie l’idée d’une ville souterraine détectée par radar à 1200 mètres de profondeur d’« exagération énorme », bien qu’il reconnaisse que des cavités plus petites pourraient exister. Le projet ScanPyramids a confirmé l’existence d’un « Big Void » massif à l’intérieur de la Grande Pyramide en utilisant l’imagerie muon, preuve que le plateau recèle encore des secrets structurels. Le Dr Zahi Hawass a d’ailleurs annoncé la découverte d’un couloir caché de 30 mètres dans la Grande Pyramide, avec un dévoilement prévu en 2026 utilisant la robotique.
Pseudoarchéologie et rigueur scientifique
Les archéologues académiques soulignent que l’archéologie moderne s’appuie sur une épistémologie enracinée dans la méthode scientifique, nécessitant l’analyse de données empiriques et un focus sur le contexte. Les affirmations alternatives en archéologie ont connu une grande popularité via les films hollywoodiens, les jeux vidéo et les documentaires télévisés comme Ancient Aliens (18 saisons). Les experts mettent en garde contre cette approche qui promet de réécrire l’histoire mais manque de rigueur méthodologique.
Pourtant, les découvertes crédibles proviennent souvent de la persistance scientifique plutôt que de révélations dramatiques. La publication de documents déclassifiés alimente régulièrement les théories alternatives, créant un cycle médiatique où se mêlent archives administratives, spéculations prophétiques et détections géophysiques réelles. Le document CIA de 1952 illustre parfaitement cette dynamique : un banal catalogue photographique devient catalyseur d’une renaissance spéculative, tandis que des anomalies souterraines mesurables attendent l’autorisation d’excavation que les autorités égyptiennes refusent obstinément d’accorder.
Entre le temple connu depuis 1936 et les cavités rectangulaires détectées par sismologie, entre les prophéties ratées et les tunnels révélés par radar, le Sphinx garde son mystère. Non par absence de moyens techniques, mais par collision entre plusieurs régimes de vérité : celui de l’intuition psychique, celui de la géophysique instrumentale et celui de l’archéologie institutionnelle. Le plateau de Gizeh demeure un miroir où se reflètent nos fascinations contemporaines pour les civilisations perdues, là où un simple catalogue d’images suffit à rouvrir le débat séculaire sur ce qui repose, ou non, sous les pattes du gardien de pierre.